C'est au XIIe siècle à l'époque où vivaient les premiers représentants connus de la famille, que fut construit l'ancien château de Lambertie. Ce que j'ai vu de ses ruines, accuse nettement cette époque, surtout lorsqu'on le compare aux autres châteaux bâtis dans le voisinage au XIIe siècle. Ses tours carrées, ses contreforts plats, ses murs d'enceinte avec galerie intérieure, reproduisent exactement ceux du château de Las Tours bâti à la fin du XIe siècle, de celui de Montbrun, construit par Aymeric Brun vers 1119, et de celui de Châlucet, élevé par Eustorge, évêque de Limoges en 1132. C'est d'ailleurs à cette époque que cette frontière du Limousin, sous l'impulsion de ses vicomtes, se couvrait de châteaux forts. Quant à l'église qui existait à Lambertie et dont j'ai fouillé les bases, c'est la reproduction de celle de Dournazac qui est aussi du XIIe siècle.

Ce premier château avait été placé à l'extrémité méridionale d'un plateau dominant la Dronne, à cheval sur la limite du Limousin et du Périgord, " de telle sorte qu'un acte passé dans son enceinte était soumis à une coutume différente, suivant qu'il avait été fait dans une tour ou dans une autre. » Il fut pris et brûlé par les Anglais, sous le règne de Charles VI, c'est-à-dire après 1380. Il en restait encore quelques débris il y a quelques années, notamment la plate-forme d'une tour avec son parapet, qui, sapée à la base, avait dû tomber tout d'une pièce ; un mur d'enceinte reliant l'église au château proprement dit, dans l'épaisseur duquel était un couloir pour établir une communication entre eux, etc. Les mortiers du moyen-âge, mélangés aux moellons de granit formaient un tout si homogène que les murailles se désagrégeaient à peine dans leur chûte.

Après la ruine de ce premier château par les Anglais, Pierre de Lambertie, époux de Catherine des Farges, en construisit un autre un peu plus au nord, où nous le voyons aujourd'hui. Il se composait d'un corps de logis flanqué de deux grosses tours rondes, avec une tour carrée au centre. Cette dernière surmontait la porte d'entrée, précédée d'une cour. Un large fossé entourait le tout. L'ébauche de plan qui accompagne ces lignes, en montre les dispositions dans sa partie ombrée; et la gravure donne sa façade méridionale lorsque cette partie du château a été relevée et couverte en 1893.

Deux siècles plus tard, pendant que François de Lambertie servait dans les armées du roi, les soldats de Coligny s'emparèrent de son château et le brûlèrent avec tout ce qu'il renfermait. Le granit rougi de ses murailles a gardé la trace indélébile de cet incendie sous les crépis faits postérieurement et surtout dans la tour du côté du levant. Coligny, rapporte de Thou, détacha Antoine de La Rochefoucault-Chaumont, avec un bon corps d'infanterie pour se saisir de Nontron, place importante appartenant à la reine de Navarre, où les ennemis avaient quatre-vingts hommes de garnison. Il l'emporta d'emblée le 7 juin [1569] et passa la garnison au fil de l'épée ; après quoi ils continuèrent leur marche » par Marval et Lambertie pour se rendre au combat de La Roche-l'Abeille le 24 du même mois. Dans un procès-verbal judiciaire de 1571, signé de plus de cent témoins, on décrit les ruines de ce château nouvellement incendié et celles de l'ancien château et village de Lambertie précédemment brûlés par les Anglais.

Peu après ce dernier désastre, François de Lambertie non-seulement releva son château incendié, mais encore l'agrandit considérablement. Le plan ci-dessus donne une idée exacte de ses dispositions et la gravure nous le montre tel qu'il fut alors rebâti et ici qu'il s'est conservé jusqu'à la fin du siècle dernier. Il fit construire sur le côté du couchant un second corps de logis presque aussi considérable que le premier, avec lequel il forme un angle droit, et doubla presque la grandeur de la cour primitive, la ferma au nord et à l'est par deux puissantes courtines que surmontait une couronne de machicoulis, pourvut la façade d'un grand portail avec pont-levis, éleva aux extrémités de cette dernière deux belles tours rondes, dont une seule est encore debout, et, enfin, creusa le fossé qui continue celui de l'ancien château et protège cet ensemble de constructions, La tour placée au levant avait une tourelle accolée à sa paroi extérieure, qui renfermait l'escalier desservant les galeries crénelées du sommet et celles des machicoulis entourant tout ce château fort. Quant à la tour elle-même, elle formait une chapelle qui mérite une mention spéciale.

L'intérieur est un carré de cinq mètres vingt-cinq centimètres de côté. Sa voûte aux riches nervures prismatiques formant une étoile à quatre pointes, porte la date de sa construction 1591. On voit au centre l'écusson des Lambertie. Au-dessus de l'autel qui est liturgiquemcnt orienté au levant, se trouve celui de François de Lambertie, le constructeur de cette champelle, mi-partie avec celui de Jeanne d'Abzac, sa femme ; plus loin celui de son père avec celui de sa mère Jeanne Helie de Colonges ; puis celui de Marguerite de Maumont, sa grand'mère, et de Jeanne de Vigier, son arrière-grand'mère, réunis aussi à ceux de leurs maris.

La peinture décora ce gracieux sanctuaire. Il est, nous avons dit, de forme carrée dans une tour ronde. Une fenêtre ogivale, découpée en trilobé au sommet, s'ouvre à l'orient ; l'autel dont il ne reste plus de traces était placé au-dessous. De chaque côté le mur était couvert de remarquables peintures qui ont presque entièrement disparu. C'était, à droite, des personnages qui semblaient revêtus d'un costume épiscopal (peut-être les rois mages) ; à gauche on voit la Sainte-Vierge à genoux, l'ange Gabriel tenant une branche de lis, et dans le haut le Saint-Esprit sous forme de colombe, entourée de rayons lumineux (l'Annonciation). Sur les autres côtés les peintures représentaient la famille de Lambertie avec tous les personnages dont elle était composée à l'époque de leur confection : Du côté du nord est figurée une galerie de quatre arcades, que soutenaient des colonnes doriques, et sous lesquelles se voyaient agenouillées les effigies en grandeur naturelle de François de Lambertie et de ses huit fils. La figure du père de celte nombreuse lignée, qui était bien conservée en 1843, laisse aujourd'hui à peine quelques traces. Il prie agenouillé sur un prie-Dieu qui porte un livre, et qu'ombrage une draperie disposée en manière de dais, il a des moustaches et la barbe taillée en pointe. Son vêtement consiste en un pourpoint noir et un petit manteau de même couleur. Le premier de ses enfants qui vient après lui porte aussi un manteau ; on lit au-dessous le mot ; Gabriel. Le troisième personnage avait le visage juvénil et gracieux. Trois autres étaient assez apparents et les derniers presque entièrement oblitérés lorsque, à la date citée plus haut, on en releva un dessin. Cette galerie des fils de François de Lambertie, se poursuivait jusque sur le mur de l'ouest. Il reste du côté sud quelques vestiges d'une galerie semblable où étaient sans doute rangées, dans le même ordre, Jeanne d'Abzac, dame de Lambertie et ses sept filles.

A l'extinction de la branche aînée, lorsque mourut Marie d'Aydie, en 1712, la terre de Lambertie passa par droit de succession à sa nièce Marie-Jacqueline-Eléonore d'Aydie de Ribérac, qui, par contrat du 25 avril 1724, épousa Charles Chapt-de-Rastignac, marquis de Laxion. Le fils aîné de ces derniers, lorsqu'il mourut en 1796, la laissa à sa seconde femme, Cécile-Marguerite-Françoise de Chabans de Richemont, qui la porta à son nouvel époux Louis Grand de Bellussières. Enfin elle fut vendue le 28 juin 1828 au marquis de Cromières. C'est aux héritiers de ce dernier que M. le marquis de Lambertie, de Cons-laGrandville l'a achetée en 1875.

A la fin du siècle dernier le château de Lambertie n'était plus habité que par des fermiers et des régisseurs, et surtout n'était plus entretenu ; aussi ne tarda-t-il pas à tomber en ruine, et au commencement de ce siècle on y puisait, comme dans une carrière, tous les matériaux de construction dont le voisinage avait besoin. Au moment de l'acquisition presque toutes les pierres de taille des fenêtres avaient été enlevés; de longues brèches existaient dans tous les murs et les débris amoncelés dans l'étage inférieur formaient des monticules que couvraient les ronces et les broussailles. Mais peu après cette époque, ce berceau de la famille commença à sortir de' ses ruines. Les bâtiments de l'ouest reçurent d'abord une couverture provisoire; puis la tour de la chapelle fut couverte assez à temps pour conserver sa charmante voûte gothique, mais non ses peintures qui avaient disparu avec les crépis ; ensuite la partie centrale du château avec sa tour carrée fut déblayée, les murs relevés, les ouvertures refaites, et bientôt une nouvelle toiture en ardoise, coupée de grandes lucarnes aux pignons aigus, couvrit cette reconstruction qui se poursuit tous les jours.